Cadavres exquis : le divertissement comme expérimentation

J’ai déjà fait un billet sur le cadavre exquis, une pratique que j’affectionne et que je pratique avec des auteurs que je rencontre au gré des flux et des reflux de la toile.

En lisant un article d’André Breton paru dans la revue Médium de 1954, qui commence ainsi :

S’il est, dans le surréalisme, une forme d’activité dont la persistance a eu le don d’exciter la hargne des imbéciles, c’est bien l’activité de jeu dont on retrouve trace à travers la plupart de nos publications de ces trente-cinq dernières années. Bien que, par mesure de défense, parfois cette activité ait été dite par nous "expérimentale", nous y cherchions avant tout le divertissement. Ce que nous avons pu y découvrir d’enrichissant sous le rapport de la connaissance n’est venu qu’ensuite. Il est vrai, que d’autres considérations incitèrent à la poursuivre ; d’emblée elle se montra propre à resserrer les liens qui nous unissaient, favorisant la prise de conscience de nos désirs en ce qu’ils pouvaient avoir de commun.

j’ai eu envie de revenir aux jeux d’écriture et de répertorier mes nouvelles expériences dans un deuxième billet. L’aspect ludique de cette pratique d’écriture est importante. En tant qu’auteur, on le fait sérieusement, mais on le fait pour s’amuser et on espère divertir le lecteur.

Origine du Cadavre exquis : jeu littéraire qui aurait été inventé à Paris, au 54 rue du Château, dans une maison où vivaient Marcel Duhamel, Jacques Prévert et le peintre Yves Tangy. La première phrase qui résulta de l’invention donna le nom au jeu :

Le cadavre – exquis – boira – le vin – nouveau.

Définition : jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.

Beaucoup de cadavres exquis d’aujourd’hui prennent de grandes libertés avec les règles originales du jeu des surréalistes, mais le principe de base reste la même : composer des phrases, des textes, des images à plusieurs que l’on tienne compte des collaborations précédentes ou pas. Disons que cela peut être exquis, mais que ce n’est plus un cadavre ! ;-)

Historietas

ebook en vente sur Amazon.fr et iTunes

Aux Éditions Edicool, ils ont osé en faire un ebook : Historietas.

Hervé Fuchs, auteur de la Série Les folles de la Nationale 4, a introduit dans la collection Les 10 (qui jusqu’ici était une collection de 10 histoires courtes, écrites par 10 auteurs différents sur le même sujet) le principe du cadavre exquis.

Consignes de départ : un billet de loto que tu dois prendre là où l’auteur précédent l’a laissé et que tu dois rendre à la fin d’une manière où d’une autre afin qu’un autre auteur à son tour le reprenne… Et le tout en 1000 mots maximum.

Ce qui frappe dans cet ouvrage  c’est une unité de lieu non préméditée. En effet chaque auteur a introduit de nouveaux personnages, mais en restant dans le quartier de départ, le quartier choisi par le premier auteur (Hervé Fuchs). Aucun personnage donc n’a pris un avion, un bateau, un autocar, peut-être un métro, à peine un bus !

La Revue L’Ampoule (éditions de l’abat-jour)

Dans la revue trimestrielle numérique et gratuite L’Ampoule dirigée par Marianne Desroziers, on propose à chaque numéro un cadavre sur le thème du numéro. La pratique est simple : un auteur commence un texte (maximum 500 mots) et le renvoie à la revue qui l’envoie à l’auteur suivant. Celui-ci lit le premier texte et le continue respectant le thème et ajoutant 500 mots et ainsi de suite jusqu’au nombre de 10 auteurs.

Dans le numéro 5 de la revue, qui a pour thème Homme et Animal, le cadavre exquis est loufoque, surréaliste par moment et s’il est souvent en dessous de la ceinture (les auteurs de ce cadavre associeraient-il l’animalité à la sexualité ?), il me semble le plus réussi des cadavres exquis de la revue.

L’Ampoule numéro 5

Je rappellerai ici que le cadavre exquis ne prétend pas concurrencer la finalité d’une oeuvre conçue par un seul auteur, bien qu’il arrive parfois qu’un cadavre exquis atteigne une certaine homogénéité. Le cadavre exquis fait appel à l’imagination, l’intuition, l’irrationnel de manière anarchique puisqu’il dépend des aptitudes à la fois littéraires et imaginatives de chaque auteur qui y participe. Et aussi de la capacité des auteurs à écrire sous plusieurs contraintes comme la  longueur de texte et le délai alloué (souvent très court).

L’initiative trimestrielle de la revue L’Ampoule est audacieuse, courageuse, car elle demande beaucoup de travail de coordination, de relecture pour ses directeurs, d’autant plus que d’autres jeux sont proposés. Au fil de ses numéros, le revue est certainement en train de devenir un rendez-vous des auteurs et lecteurs amateurs du genre.

La Bouche

La Bouche, collectif et exploration littéraire

Ma première expérience de cadavre exquis en tant qu’initiatrice et coordinatrice d’un tel projet. À lire sur le site de La Cause Littéraire qui a accepté de publier une première aventure de ce type sur son site.

Une experience dans laquelle j’ai tentée de faire coïncider des auteurs de styles différents et mis en application tout ce que j’avais appris de mes experiences précédentes de cadavre exquis.

La dernière bouche, #LaBouche 10 vient de paraître (dimanche 25 novembre2012).

Relire #LaBouche depuis le début.

Hashtag twitter : #LaBouche

Cadavre Ô Mon Exquis

Mais sans doute le cadavre le plus interactif se trouve sur Cadavre Ô Mon Exquis, plateforme de création littéraire ouverte ou chacun est libre de continuer les histoires commencées par Joël Boulvais.

Quatre histoires sont proposées à l’internaute : Aux affiches, La mère, Le tunnel et Semblables.

Si le site semble en veilleuse, il ne tient qu’à vous lecteur/auteur de le raviver en envoyant une suite du texte de votre choix à Jo Bo.

Facebook : Cadvre Ô Mon Exquis

Twitter : @ocadavre

Le tunnel

Cadavre Ô Mon Exquis

AllSinnersSerie

Série transmedia et collaborative en temps réel

Une autre initiative über interactive, AllSinnersSerie de Jeff Balek, vient d’être lancée  le 28 novembre 2012. Projet de "Fiction transmédia et collaborative" en temps réel sur le réseau social Twitter.

Si le projet  sort du cadre du cadavre exquis à proprement parlé, il en comporte pourtant certaines caractéristiques : jeu, improvisation, écriture automatique et usage de médiums variés…

J’y participe, du moins j’essaie ! Je ne peux encore rien dire, bien que le projet ambitieux de par son inter-activité et du nombre de participants me semble pour l’instant difficile à intégrer et maîtriser.

L’expérience est ouverte à tous, il suffit de s’inscrire. On peut aussi se contenter de suivre sur Twitter !

Facebook : AllsinnersSerie

Twitter : @AllSinnersSerie

N’hésitez pas à signaler et à ajouter d’autres bonnes adresses en ligne de cadavres exquis :

Reçu aujourd’hui 30 novembre un tweet de @LucienSuel me signalant : un Dialogue Cadavéreux variante du Cadavre Exquis réalisée en découpant des phrases… Visonner le dialogue cadavéreux

Ne vous étonnez pas si vous retrouvez des textes de moi dans ce palmarès, pas de volonté d’auto-promotion, mais plutôt une évidence : j’aime les jeux d’écritures, je participe à ceux que l’on me propose et donc je parle ici de ceux que j’ai pratiqués et appréciés faire.


GOINGmobo, the Magazine of the Mobile Bohemian

Chris Simon _ Licence Creative Commons BY-NC

1ère mise en ligne et dernière modification le 29 novembre 2012.

Cadavres Exquis numériques : Mode d’emploi

J’ai fait mon premier cadavre exquis à l’école (Merci à André Breton et aux  institutrices et instituteurs qui intègrent les inventions des surréalistes dans leurs cours). Il fallait écrire un mot sur un papier, plier le papier pour en cacher le mot et passer à sa voisine ou son voisin et ainsi de suite sur toute la rangée. Ensuite on dépliait, une/un élève lisait. Toute la classe se tordait de rire. Nos petits corps se contorsionnaient d’étonnement, de surprise, gesticulaient embarrassés ou libérés, c’était selon, devant un tel déploiement d’imagination, de non-sens et d’absurde.

Avec candeur ou sans, chacune et chacun se regardaient sous un nouvel angle. Cette phrase qui ne suivait pas la syntaxe et la logique apprise transformait soudain la réalité, nous en sortait radicalement pour nous en donner à voir une autre.

Imaginaire

Récemment, j’ai renouvelé l’expérience sur une proposition des Éditions de l’Abat-Jour pour la revue numérique L’Ampoule, dirigée par Marianne Desroziers et pour  Cadavre Ô Mon Exquis, plateforme numérique de création ouverte de Joël Boulvais, sur laquelle il invite auteurs confirmés ou débutants à continuer ses textes…

Ça m’a plu ! J’y ai redécouvert et retrouvé le don, le partage, le jeu, un certain esprit de métissage et une sensation de libération dans mon écriture !

À l’Ampoule le thème était imposé. J’ai reçu par email un texte surprise inachevé, composé par trois auteurs différents. Je l’ai lu. Écrivant en quatrième position, j’ai dû respecter le genre polar, très éloigné de ce que je fais, et poursuivre ce qui avait été commencé, faisant avancer l’histoire et en m’amusant à développer un aspect des personnages déjà en place. Se confronter à un genre que l’on ne pratique jamais angoisse et libère.

Sur la plateforme de Cadavre Ô Mon Exquis, Joël Boulvais propose quatre textes. J’ai choisi Le tunnel, texte qui m’a inspirée dès la première lecture. On a tous fait, que ce soit au niveau symbolique ou réel, l’expérience du tunnel. Le tunnel est dans notre imaginaire individuel et collectif. J’ai aimé plonger et me perdre dans cet imaginaire.

Ces cadavres exquis diffèrent de ceux des surréalistes dans la mesure où on a accès aux textes précédents. Le jeu consiste à les continuer en respectant thème, début d’histoire et un nombre de mots limité. La surprise, l’étonnement vient donc plutôt de l’écriture de l’auteur qui vous précède ou vous suit que de la juxtaposition incongrue des textes des participants.

À travers ces deux expériences, j’ai rencontré des auteurs de manière tout à fait singulière, car je les ai abordés au coeur de leur écriture, au coeur de leur intimité, de leurs mots, leurs émotions, leurs divers talents et leurs maladresses aussi.

L’acte d’écrire fragilise. Le jeu fait entrer celui qui écrit en territoire inconnu et lui fait oublier son état de fragilité, cependant il demeure. Cet état pousse l’auteur à créer, le remet en question et le force à puiser dans son imaginaire et non plus forcement dans son réel. L’imaginaire prime en littérature,  y accéder, en apprivoiser les multiples facettes et le developper est crucial pour un auteur.

L’expérience de l’écriture de l’autre dans un cadre imposé permet à chaque auteur de rencontrer son double au coeur même de ce qu’il est : celui qui écrit. J’ai pris un grand plaisir à me risquer hors mon territoire, à relever les défis d’un autre, à côtoyer de nouveaux imaginaires.

écriture collective

Le cadavre exquis combine deux pratiques : la lecture et l’écriture. De ces expériences, j’ ai tiré quelques usages que je vous livre.

Cadavre exquis, Mode d’emploi

- Le Work-in-Progress (le "en train de se faire" le procédé) est plus important que le résultat final.

- Il faut lire attentivement ce que les autres avant vous ont écrit.

- Comprendre ce qu’ils ont écrit, cerner les limites de leur écriture et de leur rapport et apport à l’histoire

- Enregistrer les personnages, les informations qu’il faudra maintenir ou faire revenir ou développer pour une bonne compréhension du lecteur.

- Respecter le genre, s’il y en a un, ainsi que la façon de parler des personnages pour la cohésion de l’ensemble

- Il faut répondre au texte que l’on continue et de ce fait instaurer une sorte de dialogue intérieur avec les auteurs qui nous précédent. Un peu comme un musicien de Jazz répond à un autre musicien lors d’une improvisation.

- Faire avancer l’histoire s’il y a une narration qui se dessine ou en créer une si l’on en sent l’envie ou le besoin en faisant appel à  son imagination.

- Développer les personnages, ou introduire un nouveau personnage, un nouveau lieu, objet…

- -Repérer le thème, ou en créer un, pourquoi pas, s’il n’y en a pas encore.

- Il faut se laisser aller à son imagination, son intuition. Pousser plus loin ce que l’auteur précèdent à proposer. Ouvrir les possibilités pour l’auteur qui vous suivra

L’équilibre tient donc entre répondre et relancer (pousser le texte qui nous précède un peu plus loin).

Si vous connaissez d’autres initiatives, je vous invite à les communiquer sur ce blog.

POUR PARTICIPER :

Le site Cadavre Ô Mon Exquis attend votre visite, c’est sa raison d’être ICI

La revue l’Ampoule pratique des formes d’écritures collectives pour chaque numéro : « Versions » : quatre auteurs doivent écrire une nouvelle d’un maximum de 5000 signes chacun ayant pour point de départ la phrase suivante : « Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe. » Plus de propositions pour le prochain numéro ici

GOINGmobo, the magazine of the Mobile Bohemian

Texte © Chris Simon. Photos © Mopsy, Chris Simon