Pourquoi je m’autoédite en numérique ?

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais depuis que je suis enfant, je n’aime pas les vacances.

Je n’aime pas le concept :

Travail Travail Travail

Vacances Vacances Vacances

Interdit de mater ! ;-)

Ça m’ennuie et c’est absurde !

Je préférais travailler quatre ou cinq heures par jour toute l’année et passer le reste de la journée à cuisiner pour les amis, écouter les oiseaux, marcher sur une plage, aller au cinéma, nager dans un lac, bref vivre, au lieu de bosser huit heures par jour et prendre deux, quatre ou huit semaines de vacances d’un bloc. Oui en France, certains ont des congés payés aussi longs.

Comme tous les ans au mois de juillet, j’ai travaillé, beaucoup même parce que la vie sociale étant plus calme, j’ai l’impression que ma concentration augmente et que quatre heures en juillet valent bien plus que quatre heures en septembre.

J’ai mené un projet d’écriture collective, planché sur un ebook qui propose aux lecteurs une expérience de lecture différente, enregistré La couleur de l’oeil de Dieu sur Kobo Writing Life et Google Play et lu une partie des  textes soumis pour  le prochain numéro de la revue Rue Saint Ambroise. Dans le même temps, je prépare la version ebook du Baiser de la Mouche parce que j’ai envie de continuer l’aventure de l’auto-publication, mon premier ebook comptabilisant  3 à 30 téléchargements par semaine rien que sur l’iBookStore d’Apple. Je remercie au passage les lecteurs pour leur confiance et curiosité.

J’ai aussi lu quelques livres et beaucoup de billets de blog dont deux ont retenu mon attention, car ils abordent des questions que je me pose aussi :  Pourquoi je publie en numérique de Laurent Margantin et Pourquoi je m’interdis l’autoédition de Lorenzo Soccavo

Je vous en recommande la lecture.

Je ne tente pas ici de répondre aux auteurs de ces deux billets, ne détenant pas la vérité, bien que me posant des questions assez similaires. Je ne tire pas encore forcément  des idées précises de ma propre expérience à ce stade, mais je peux certainement vous transmettre ce que je ressens.

À la loupe

Mon premier livre publié, La couleur de l’oeil de Dieu, est un livre numérique. Il est sorti en mai 2011, trois mois avant mon livre papier, Le baiser de la mouche, dont j’ai envoyé le manuscrit dans 23 maisons d’édition traditionnelle et signé un contrat en mars 2011.

23 manuscrits, ça représente beaucoup de photocopies, de timbres et de va-et-vient chez Copy-Top et à La Poste. Ça chiffre aussi !

En un an, j’ai appris beaucoup sur les maisons d’édition et sur l’autoédition. Publier en numérique m’a fait faire des économies (imprimer les manuscrits, les envoyer par la poste ou les déposer…) et m’a libérée d’une réalité très désagréable et pesante : voir mon travail rejeté à 99%. Quand vous recevez des dizaines de lettres de refus sur plusieurs mois, vous commencez à déprimer (c’est vous qu’on rejette !) et si vous ne voulez pas sombrer, vous devez vous dire : bon passons au prochain texte et concentrons nous sur le 1% des textes que j’ai réussis à publier. À moins que vous ne préférriez vous morfondre sur votre talent incompris ! ;-)

Le numérique m’a sortie de ce système dans lequel je me sentais sérieusement à l’étroit et j’ajouterais prisonnière. Tel un acteur dont les réalisateurs ne veulent pas, l’auteur se retrouvait isolé, voire aliéné dans un système fermé. Mais tout comme certains acteurs ne se sont pas démontés et ont pris leur désir en mains en se lançant dans des spectacles solos ou en tournant leur film, l’auteur aujourd’hui se voit donner enfin les outils pour faire de même.

Une vraie révolution et une chance ! L’auteur en moi ressent une immense liberté et la joie de ne plus dépendre d’un seul et unique système. De ne plus dépendre de la validation d’une ou plusieurs personnes toutes professionnelles qu’elles soient.

Les limites de la cour

Libérée donc, je ne me demande plus si je vais trouver une maison d’édition pour le texte que je viens de finir puisque je peux le publier moi-même, mais plutôt comment je peux l’améliorer. Qu’est-ce que je veux vraiment dire ? Qu’est-ce que je peux apporter à la littérature ? Quelle est la meilleure façon de publier ce texte ?

Si je peux publier quand je veux, où je veux et ce que je veux (que ce soit sur mon blog ou sous forme d’ebook) alors je reviens à l’essentiel de l’écriture. Je questionne mon texte, pas mon image ou ma "carrière" pas le bien fondé des maisons d’édition. Mon texte est-il intéressant ? Exprime-il clairement ce que je veux dire ? Ainsi, je ne laisse plus systématiquement un éditeur prendre ces décisions pour moi. De fait, je me trouve pleinement responsable de ce que je publie et donc de ce que j’écris.

La semaine dernière une amie m’a demandée si je pensais au lecteur quand j’écrivais. J’ai trouvé la question pertinente. Est-ce qu’un auteur doit penser aux lecteurs quand il écrit et qu’est-ce que cela change dans son écriture s’il pense aux lecteurs ?

Est-ce que les lecteurs veulent qu’on pense à eux ou ne préfèrent-ils pas être surpris ou qu’on les laisse tranquilles ? À eux de répondre…

Quand j’écris, je pense aux lecteurs uniquement dans la mesure où j’utilise un langage commun à tous. Je veux dire que j’écris dans une langue que le lecteur comprend, j’utilise la même langue que lui, mais en dehors de ça, non, je ne pense pas aux lecteurs quand j’écris. J’écris.

Je peux me demander si ça va l’intéresser, mais la question n’aura de réelle réponse qu’à travers la publication. C’est seulement une fois publier (cad rendu publique) que le lecteur a accès au texte.

Danse de la liberté

L’auteur libre doit faire face à tous les dangers.

En tant qu’auto-publié, il peut être avidement tenter d’aller chercher le lecteur (forte tentation qui n’épargne pas les éditeurs) ou au contraire il peut soumettre le lecteur à venir à lui (tentation moins courante chez les éditeurs ;-) ! ).

Cette tentation est le vrai défi littéraire que pose le marché du livre numérique. Et ce n’est pas uniquement un défi pour les auto-publiés, c’est aussi un défi pour les éditeurs et les lecteurs.

Cela fait des années que j’entends dire qu’il y a trop de livres. Et bien, il y en aura encore plus parce qu’il y a plus de gens qui savent écrire et que publier devient de plus en plus facile et moins coûteux.

Beaucoup de livres vont voir le jour. Cependant, une fois l’engouement passé pour la publication, la somme de travail que représente l’écriture d’un texte, sa publication et sa promotion risquent de décourager beaucoup de prétendants après la première tentative ! Parce qu’écrire n’a rien à voir avec jouer au black jack au casino. Écrire demande beaucoup plus d’attention, de temps et d’énergie, de patience et de courage, de désir et de générosité. Les auteurs l’apprennent en écrivant et comprennent vite que l’écriture et la lecture ont toujours le dernier mot !

Les périodes de liberté ne durent jamais très longtemps. Auteurs, lecteurs, éditeurs, amateurs de littérature numérique profitez-en ! La liberté est rarissime et précieuse. Et si un poète peut me contredire qu’il s’exprime ici !

À suivre…

GOINGmobo, magazine of the Mobile Bohemian

Quatrième volet d’un état des lieux et analyse de la situation et de la condition de l’auteur, de ses difficultés et de son devenir. Lire le volet 1, volet 2 et volet 3

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Le Baiser de la mouche

Chris Simon _ Licence Creative Commons BY-NC

1ère mise en ligne et dernière modification le 30 juillet 2012.

L’autoédité numérique : paria ou modèle économique ?

Le succès populaire et commercial des livres numériques autoédités My Blood Approves de Amanda Hocking ou Riptide de Michael Prescott (vendu à plus de 800 000 exemplaires) aux États-Unis  ;  les succès, géographiquement plus proche, de Catch Your Death de Louise Voss & Mark Edwards ou encore de The Case of the Missing Boyfriend de Nick Alexander, avec contrat de maison d’édition traditionnelle à la clé et traduction dans nombreux pays, démontrent que l’autoédition participe au développement du livre numérique. L’accroissement de la lecture sur liseuse électronique a révélé des auteurs jusqu’ici inconnus, dont les manuscrits souvent avaient été refusés par les éditeurs traditionnels.

Longtemps je me suis  imprimé de bonne heure…

Le développement du livre numérique passe-t-il par ce que les anglophones appelaient autrefois "vanity press",  qui aujourd’hui se métamorphose en "self-publisher" ou "independent writer" ? Que se passe-t-il dans la sphère francophone ? Pour l’instant quelques auteurs s’autoéditent et un seul auteur, David Forrest, proclame 10 000 ventes numériques pour son livre En SÉRIE Journal d’un Tueur. Un signe encourageant pour les quelques autoédités francophones qui tentent leur chance…

Un auteur aujourd’hui peut, comme je le fais, publier un livre et le distribuer dans le monde entier sur les plateformes avec liseuse/tablette intégrée : Amazon, Apple, Barnes & Noble, Kobo et Sony sans passer par la case éditeur. Cette nouvelle donne fait bouger les frontières géoculturelles et mentales.

Les frontières mentales :

L’autoédité n’est pas un auteur raté à l’égo surdimensionné. Non, ses manuscrits n’ont pas tous été obligatoirement refusés par Gallimard ou P.O.L, mais par Belfond aussi ! ;-) Quel auteur n’a pas eu de manuscrits refusés ?

L’autoédité est un auteur qui écrit, souvent depuis longtemps. Il aime l’aventure, il croit en ce qu’il fait et a compris que l’édition était à quelques clics de ses rêves et non plus sur le chemin du bureau de poste. Du coup, il ne se contente plus d’écrire un roman ou un recueil de nouvelles, il :

  • L’édite, le corrige, le met en page
  • L’adapte aux divers formats des plateformes de distribution (epubs, mobi…)
  • Fabrique une couverture et un quatrième de couverture
  • Le publie sur les plateformes intégrées : Amazon, Apple, Barnes & Noble, Kobo, Sony et la plateforme indépendante Smashwords (les mêmes +Fnac et Diesel)
  • Et en fait la promotion grâce aux réseaux sociaux sans débourser un euro

Oui, la maison d’édition numérique idéale fait le même travail, excepté une chose : écrire le livre.

L’autoédité publie sans structure lourde à gérer. Il a besoin d’un ordinateur et d’apprendre quelques logiciels. Il travaille à promouvoir son livre gratuitement via les réseaux sociaux en pyjama dans sa chambre ou son salon toute la nuit s’il le veut. L’autoédité est son propre employé. Il peut se refuser un salaire et des congés payés ! ;-)

Il a donc une flexibilité plus grande qu’une maison d’édition qui doit :

  • Se structurer vite
  • Payer des gens pour le codage, les maquettes, le marketing et la promotion, etc.
  • Satisfaire des auteurs
  • Génèrer des ventes pour survivre

L’autoédité n’a pas ces contraintes. Il peut publier ce qu’il veut, tenter l’improbable ou l’impossible. Si le livre accroche, il peut gagner gros jusqu’à 70% du prix de vente qu’il fixe lui-même (100% du prix s’il vend directement sur son site). Si ça ne marche pas, il n’a rien perdu, il aura gagné au moins des lecteurs, si infime soit leur nombre son livre aura été lu. Si ça marche, il gagne gros (de 70 à 100% du prix de vente de son livre). On est loin des 8 à 15% pratiqués dans l’édition papier contre 25 à 30% dans l’édition numérique.

La maison d’édition numérique doit :

  • Lire beaucoup de manuscrits ;-)
  • Corriger, faire un travail de réécriture
  • Définir une politique littéraire, une cohésion et lancer diverses collections.
  • Vendre à moyen et long-termes pour se développer et durer.

L’autoédité, lui, n’a pas cette pression commerciale bien que son but est de vendre aussi. Sa micro-entreprise n’engage que lui et peu de frais. Et de même que l’éditeur numérique il vend sur les plateformes intégrées. Exemple :  La légende de Little Eagle , livre autoédité de Florian Rochat.

La légende de Little Eagle
En vente sur Amazon, iBookStore, Barnes&Noble, Fnac

Conclusion :

L’autoédité est nécessaire au développement du livre numérique, il a les moyens d’en être un des poumons, il :

  • Apporte la diversité, le tout et n’importe quoi aussi ;-) !
  • Renouvelle la littérature à moindre coût
  • Risque le ridicule ou le succès
  • Essuie les plâtres
  • Contribue au développement des outils

De l’autoédition viendra de bons livres et aussi de mauvais. Il ne faut pas craindre le mauvais, mais plutôt se réjouir du bon qui en sortira. Pendant des années, de mauvais livres ont été publiés par l’édition traditionnelle aussi ! ;-)

Les frontières géoculturelles :

Non. Tout ce qui est sur internet n’est pas gratuit.

On paie pour s’approprier des biens matériels : meubles, vêtements, nourriture.

On paie aussi pour les biens immatériels : musique, films, livres numériques, car de même qu’on sait qu’il y a des gens qui travaillent pour fabriquer vêtements, meubles, voitures, scooters… Il y a des gens qui travaillent pour produire livres, films, musique… : les artistes, mais pas que.

Si vous voulez un travail sympa dans les années à venir, misez sur les auteurs et les livres numériques. Ce secteur créera de nouveaux emplois si vous achetez les oeuvres. Si vous les piratez et bien vous serez au chômage ;-) ! C’est mathématique !

Alors que l’édition numérique aurait dû abattre les frontières géographiques, je m’aperçois que ce n’est pas encore le cas. Disons qu’elle les repousse.

D’une part, la législation des droits d’auteurs est différente d’un pays à l’autre et d’autre part l’accès en France aux plateformes de distribution reste difficile. Exemple : l’autoédité de France doit passer par Smashwords (société basée aux États-Unis) pour figurer au catalogue de La Fnac (société basée en France).

Auteurs anonymes

Plateformes de distribution intégrées :

  • Gratuites
  • Prennent un pourcentage uniquement sur les ventes. Prix pratiqué : 30% du prix de vente quel que soit le prix du livre.
  • Font des promotions, des offres gratuites sur leurs sites et leurs réseaux sociaux
  • L’auteur garde les droits sur son oeuvre

L’autoédité est exclu sur la majorité des plateformes françaises qui pour la plupart s’apparentent à un système de librairie ne proposant pas une liseuse ou tablette : Fnac, immatériel, epagine, Babelio, Orange, My Boox, LibFly …

Les maisons d’édition numériques ont ici un avantage sur l’autoédité, elles ont leurs catalogues sur ces plateformes/librairies.

Une nouvelle sorte de maisons d’édition/libraire hybrides se développent. Ces structures sont plus proches de la plateforme de style Smashwords que de la maison d’édition sauf qu’elles prennent une commission beaucoup plus élevée :

Une maison d’édition/libraire propose:

  • Correction orthographe du manuscrit (pas systématique)
  • Mise aux divers formats (via Smashwords)
  • Mise en ventes sur Amazon, Apple, Kobo, Sony et B&N, Fnac (via Smashwords)
  • Mise en vente sur le site de la maison (qui la plupart du temps ne génère que très peu de trafic)
  • L’auteur garde les droits sur son oeuvre

Tarif des prestations : Gratuit ou majoré d’un prix fixe selon les structures, puis s’ajoute 10 à 20% sur les ventes en plus de la commission des distributeurs intégrés (30%), et Smashwords (10%)

20% ? C’est beaucoup pour une simple mise en format. D’autant plus que Smashwords propose un guide et tous les outils, avec conversion de formats automatique dont l’autoédité a besoin et ne prend que 10% tout en offrant une meilleure visibilité (promotion, marketing). De plus, ces éditeurs/libraires distribuent rarement sur les paletformes non-intégrées comme immateriel, epagine, Babelio, Orange, My Boox, LibFly …

Soit courageux(se), écris !

Conclusion :

L’autoédition n’est pas pour tout le monde. Les auteurs ont le choix. Certains choisissent l’édition numérique, d’autres le fait à la maison.

Cependant, l’autoédité doit être vigilant. Ne pas être dupe. Ne pas confondre une maison d’édition numérique avec un "éditeur/libraire" qui utilise des outils simples et accessibles à tous et va parfois jusqu’à faire payer aux auteurs des prestations en plus des 20%. C’est un intermédiaire qui me paraît inutile et couteux d’autant plus qu’il offre beaucoup moins qu’un éditeur numérique, et pas beaucoup plus que l’autoédition compte tenu du stade prénatal dans lequel se trouve le marché francophone).

Si l’autoédition n’est pas votre solution, tenter les éditeurs numériques qui font un vrai travail d’édition : publie.net, NumérikLivres, Edicool, Emue ou Onlit… Mais qui, peut-être, refuseront votre manuscrit comme au bon vieux temps ! ;-)

J’invite les plateformes françaises à ouvrir leurs portes aux autoédités, pour ne pas contribuer à les marginaliser et ne pas favoriser le développement de éditeurs/garages qui s’avèreront économiquement toxique. Il n’est pas besoin d’exclure pour s’imposer. L’autoédité n’est pas une concurrence pour ces plateformes, au contraire il contribue à leur faire gagner de l’argent et générer du trafic. Amazon et iTunes l’ont compris dès le départ.

Les autoédités représentent une force vive et sont une composante de ce nouveau marché. Que cela plaise ou non, ils ont un rôle à jouer. Le système micro-entreprise qu’est l’autoédition permettra peut-être à des auteurs de générer un salaire pour palier aux maigres emplois d’une économie moribonde, et peut-être même, de transformer le succès d’un livre en une aventure littéraire comme au bon vieux temps de la Beat Generation et du Nouveau Roman ! ;-)

J’invite les autoédités et les lecteurs à témoigner, partager et échanger leurs expériences sur ce blog.

À suivre…

GOINGmobo, magazine of the Mobile Bohemian

Troisième volet d’un état des lieux et analyse de la situation et de la condition de l’auteur, de ses difficultés et de son devenir. Lire le volet 1 et le volet 2

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Le Baiser de la mouche

L’indispensable : le guide des styles de Smashwords (téléchargement gratuit) http://www.smashwords.com/books/view/95819

Texte ©Chris Simon, photos ©Chris Simon ©Mopsy, ©Florian Rochat

Le lecteur est-il en train de devenir un écrivain ?

Volet 2

On m’en avait beaucoup parlé, mais je ne l’avais encore jamais vu. Il vivait dans le quartier, ne sortait pas souvent en hiver. Les voisins parlaient de lui sur le même ton avec lequel ils auraient parlé d’un condamné. Cette manière semi condescendante, semi intrigante de le présenter attisait ma curiosité comme l’aurait fait l’annonce du passage d’une femme à barbe sur la place du marché de la ville.

Cité de Trévise, Paris 9

Un jour de printemps, il est apparu. Nous avons arrêté net notre partie de foot. Les copains se sont approchés et m’ont murmuré : c’est lui.

Il portait une casquette, une chemise à carreaux, col ouvert, sous un bleu de travail, des souliers en cuir noir. Il avançait vers nous, avec l’indifférence d’un vieil homme ordinaire. J’éprouvais un étonnement, un éblouissement aussi fort que celui que m’avait procuré la découverte d’un fossile en classe verte. C’était donc lui, l’homme, qui ne savait pas lire.

J’ai avancé vers lui, et comme je lui étais inconnue (j’habitais ici depuis quelques mois), je me suis présentée. À ma grande surprise, il m’a répondu dans la même langue que la mienne. J’enchaînais question sur question pour rester le plus longtemps possible avec lui et tenter de découvrir son secret. Ses yeux bleus me fixaient, ses mains carrées aux paumes larges et aux phalanges accidentées, accompagnaient ses réponses de gestes lents et précis. Une phalange lui manquait à l’index gauche et, tout en l’écoutant, j’établissais la raison qui l’avait empêchée d’apprendre à lire. L’absence d’une phalange. À neuf ans, je lisais encore en suivant les lignes de mon index.

On considérait dans le quartier le vieil homme comme un idiot, mais aussi comme le triste destin que chaque enfant devait craindre. L’avenir c’était l’écrit et apprendre à lire une nécessité et un devoir.

Je prenais goût à échanger quelques paroles avec lui. Il avait toujours une bonne histoire à me raconter, un truc à me montrer. Il me ramenait au monde d’avant le savoir lire. Un monde de l’oralité, de la transmission par les gestes, la parole, l’échange et l’expérience. Un monde de l’être et du faire. Ce vieil homme, gentiment moqué et dont on bafouait la connaissance, allait disparaître de la même manière qu’en apprenant à lire une partie de moi disparaissait.

Aujourd’hui, je comprends clairement ce qui m’avait fasciné chez lui. À probablement 70 ans, il vivait encore dans le monde de l’oralité duquel trois ans d’apprentissage de la lecture m’avait graduellement sorti.

Si je pense aujourd’hui au vieil homme avec tendresse, c’est parce qu’il a prolongé pour moi le monde d’avant la lecture, celui de l’homme primitif à qui l’on doit l’invention du feu, des outils, du langage… Et plus tard celle de l’écriture.

La civilisation de l’écrit date des Sumériens ( autour de 3300 ans avant JC). Pendant des millénaires, l’écriture et la lecture n’ont été accessibles qu’à un petit groupe d’êtres humains.

Écriture cunéiforme

La révolution Gutenberg (l’imprimerie), les premières techniques d’impression rapide au milieu du 19e, la photocopie, technique d’impression encore plus rapide et moins chère au 20e ont à chaque fois ouvert le champ de lecture à un plus grand nombre d’humains. Dans la deuxième moitié du 20e siècle, la démocratisation de la lecture s’est accélérée et a concerné toutes les couches de la société. Les outils high tech du 21e siècle ouvre sur une nouvelle ère. On n’a plus besoin d’imprimer, de copier, on diffuse, on transmet sans passer par le support papier.

La lecture

Clarisse Herrenschmidt définit l’écriture ainsi:

l’écriture c’est faire passer de l’invisible au visible. L’informatique a créé un déplacement de l’invisible. Elle dit aussi : l’écrit papier est stable, mais sale (ratures, collages, gribouillis, trous dans le papier) tandis que l’écrit sur la machine est instable, mais propre (plus de ratures, on efface, on fait des copier/coller d’un clic).

Nous entrons dans une ère de l’écrit instable, effaçable, modifiable à tout moment et dont la durée de vie est incertaine. Quelques exemples : j’ai déjà modifié à trois reprises mon recueil de nouvelles numérique. En littérature, les expériences sur le mode du cadavre exquis se multiplient : un auteur commence un texte, un autre auteur le continue, un troisième peut intervenir et modifier un personnage, un lieu comme dans Les 807 d’Éric Chevillard… La technologie nous permet d’intervenir vite, d’ajouter, de modifier en quelques minutes un extrait de texte ou un texte entier.

Dans un tel contexte, les définitions auteur, lecteur ou éditeur ne sont plus tout à fait aussi nettes. Si L’auteur/éditeur existait déjà, on remarque qu’avec les nouvelles technologies, l’auteur peut encore plus facilement éditer ses oeuvres ou celles d’autres auteurs. La technologie le lui permet plus aisément et à moindre coût. Mais, sans doute, le mot, dont la définition se trouve la plus en mutation, est celui de lecteur.

Le lecteur ne se contente plus de lire, il écrit.

Abeline Majorel recense en France 600 blogs de lecteurs (lectrices, car ces blogs sont tenus principalement par des femmes) qui écrivent en émettant des avis favorables ou défavorables sur leurs lectures. S’ajoute à cela les sites littéraires et les blogs d’écrivains dont les thèmes et sujets vont de la pure création littéraire à la simple promotion de leurs livres. Quelques blogs de création Lit : Laure Morali, IsabelleP_B, Anne Savelli,  Pierre Ménard, Franck Queyraud, et un blog plein d’infos pour l’auteur/éditeur de Jiminy Panoz .

Après la démocratisation de la lecture, c’est l’écriture qui se démocratise sous nos yeux et sur nos écrans.

Les définitions semblent ne plus contenir la fonction s’élargissant des mots et les définitions deviennent floues. Pourtant si vous consultez les sites littéraires ou d’informations, vous constaterez que le vocabulaire n’a pas changé et vous serez amusé de lire ces vieilles classifications : si vous êtes éditeur… Si vous êtes auteur… Si vous êtes lecteur… Si vous êtes chroniqueur… Vous vous surprendrez à correspondre au moins à deux catégories !

Gare de Venise, Italie

Aujourd’hui, rien n’empêche tout lecteur d’être chroniqueur ou auteur, tout auteur d’être éditeur ou chroniqueur, tout éditeur d’être chroniqueur ou auteur… Et même d’être tout à la fois !

Le lecteur a changé, il lit depuis plusieurs générations sur papier comme sur écran. Sa fonction bouge, ses attentes évoluent aussi. Certains auteurs sollicitent les lecteurs, leur demandant leurs avis ou leur proposant d’écrire une suite à leurs histoires.

La fonction du lecteur (celui qui lit) demeure au centre de la création littéraire, car il reste difficile d’imaginer une littérature qui ne serait pas lue. Que nous soyons auteurs, lecteurs, éditeurs ou chroniqueurs, nous n’avons pas d’autre choix que de redéfinir et réinventer la relation qui nous unit.

L’écrit, grâce aux nouvelles technologies, nous entraîne avec lui dans le champ de l’ instable pour la première fois dans notre histoire. L’écrit et ce qui le compose (les mots) ont perdu de leur permanence.

Textes et photos © Chris Simon

GOINGmobo, the magazine of the Mobile Bohemian

GOINGmobo, the magazine of the Mobile Bohemian

À suivre…

Deuxième volet d’un état des lieux et analyse de la situation et de la condition de l’auteur, de ses difficultés et de son devenir. Lire le volet 1 et le volet 3

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Références :

Écouter et Voir Clarisse Herrenschmidt  ICI

Lire Clarisse Herrenschmidt :

Les propos que je retransmets de Clarisse Herrenschmidt sont extraits de son intervention à la Cantine de Paris (@SiliconSentier) le 15 mars 2012, dans le cadre de la journée : Le Numérique… Partout, organisée par les  « Chroniques de la rentrée littéraire » en partenariat avec les Cantines de France. J’espère ne pas avoir mal interprété ses propos.

Suivre : Abeline Majorel, fondatrice du blog « Chroniques de la rentrée littéraire » et du prix Grand prix littéraire du web

Réfractaires, oui, mais pas vaincus !

Volet 1

L’auteur et l’histoire

Pourquoi j’ai parfois l’impression d’être dans la France de la deuxième moitié du 19e ? Tout d’abord à cause des similarités socio-économiques : les diplômés d’une classe entière ne trouvent pas de travail en relation avec leur niveau d’études, quand ils en trouvent, une compétition déloyale sur les "bons boulots", car leur accès est basé plus sur le milieu socio-culturel de l’individu que sur ses compétences ; et disparition d’une industrie au profit d’une autre (manufactures et nouvelles technologies pour notre époque).

Dès le milieu du 19e, toute une génération (étudiants des provinces françaises, fils de paysans et bacheliers) ne trouvant pas de débouchés professionnels dans la société, va revendiquer l’individualité face au système économique bourgeois et créer une zone de marginalité : la bohème

Dans le même temps, les techniques de reproduction et d’impression évoluent et permettent de diffuser en masse articles, caricatures, pamphlets, brochures, livres, lithographies… Revues littéraires, journaux et publications en tout genre fleurissent comme aujourd’hui fleurissent blogs, sites, livres numériques et réseaux sociaux. Une génération d’auteurs, d’artistes s’affirme et sort de l’enfer de la bohème pour entrer dans une reconnaissance qui paraissait impossible quelques années plus tôt, Murger, Champfleury, Baudelaire, Courbet, Proudhon et Vallès pour n’en citer que quelques-uns.

Portrait de Jules Vallès (1832-1885) par Gustave Courbet – 1861

En 1857, Jules Vallès publie un livre qui a pour sujet la Bourse de Paris, pour titre, L’Argent et commence ainsi :

J’ai fait de la littérature, j’ai perdu à ce métier-là deux viscères, le coeur et l’estomac…

Le livre était une déclaration d’indépendance, une tentative de sortir de l’idéalisme romantique de la misère, si bien représentée dans Scènes de la vie de Bohème de Henry Murger ; et néanmoins, restait ambigu sur la position de son auteur vis-à-vis de la place prépondérante des marchés financiers de l’époque. L’Argent a un tel succès qu’il propulse Vallès dans le petit cercle privé de la grande presse. Il écrit pour Le Figaro (en pleine résurrection) et devient un des journalistes les mieux payés du moment (20,000 francs par an pour le Figaro seul). Vallès, enfin, hissé hors de la vie de Bohème (c.a.d sauvé de la famine, la tuberculose et la dépression), ne perdit pas pour autant le sentiment d’appartenir à la classe des vaincus. Pourquoi une telle ambivalence ? Vallès vécu l’échec de la Commune comme un échec personnel d’une part à cause de ses origines (comme Courbet, il est issu d’un milieu rural, son père, fils de paysan devenu instituteur souhaitait pour son fils une carrière de fonctionnaire de l’état). D’autre part, parce qu’il n’accepta jamais que la société force un individu à s’y conformer.

En 1881 (10 après la Commune), il publie Les réfractaires. Voici comment il les définit :

… une race de gens, qui eux aussi, ont juré d’être libres, qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coups d’audace et de talent; qui se croyant la taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie; qui n’ont pu en tous cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand’route; et s’en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux de Paris.

 Caricature de Jules Vallès par Gill – La lune

Cette définition émeut et stupéfait par sa résonance avec la société d’aujourd’hui. Dans ce texte, Vallès dresse une liste des salaires auxquels peut prétendre un jeune homme éduqué qui essaie de vivre de sa plume :

Ils écrivent dans les encyclopédies, dictionnaires, biographies, à deux liards les cent lettres; dans les journaux de demoiselles, à trois francs la colonne…

Pour 15 francs, ils livrent une pièce au Café des aveugles; pour 20, ils envoient une chronique hebdomadaire à la feuille la plus lue de Monaco…

Une préface aux poésies d’un petitjeune homme, c’est 20 francs; au bouquin d’un maniaque, c’est quarante. ..

Il y a ceux qui font les livres des autres, tout entiers, pour un morceau de pain, six mois de nourriture, deux termes payés !

Récemment, lors d’une lecture Rue Saint Ambroise, un auteur qui écrit pour les autres m’a révélée les tarifs : 4000,00 euros en moyenne pour un livre. Quand on sait qu’il faut deux à trois mois pour écrire la commande !

Un auteur juridique indépendant m’a confié qu’une fois divisé ses heures de travail par le salaire perçu, elle atteint un tarif horaire d’à peine le Smic. La rédaction d’un feuillet de 1500 à 2000 signes est payé 35,00 euros et prend une à trois heures de travail (selon la compléxité du sujet).

La condition de l’auteur en France est celle du tâcheron et il continue d’être mal rétribué, quand il est rétribué ! Nombreux magazines, revues et sites n’envisagent jamais un budget auteurs dans le fonctionnement économique de leur entreprise. Certains sites d’information fonctionnent aujourd’hui uniquement sur la gratuité des contributions. Mon expérience corrobore cette tradition de la gratuité. Les seules revues et magazines (papier ou on-line) qui me paient pour mes écrits (fiction, ou non-fiction) se trouvent au Canada et aux États-Unis. Alors, je pose la question. Pourquoi en France, on n’intègre pas le budget auteurs ? Pense-t-on que le travail de l’auteur ne vaut rien et que l’auteur devrait se satisfaire d’être publié et en être reconnaissant ? Il a les mêmes besoins que tout citoyen (payer son loyer, ses factures et se nourrir).

Cette tradition est devenue monnaie courante dans le numérique, alors que le coût d’impression (une part importante du budget d’une revue ou d’un magazine) est éliminée, et que le secteur est en pleine expansion.

L’auteur, en France, est condamné à faire mille autres métiers jusqu’à épuisement de son imagination et de ses forces. Comme l’écrit Vallès un siècle et demi plus tôt :

Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles : de droit, de médecine ou des chartes et qui n’ont ni grade, ni brevet, ni diplôme.

La politique de la gratuité doit être repensée du côté des auteurs. Le passage papier au passage numérique modifie les paramètres, ouvre un nouveau marché porteur, comme l’avait fait les techniques d’impression rapide au 19e et avait permis à Vallès, Murger et d’autres de sortir de la misère. Qui dit : nouveau marché, dit : expansion, dit : investisseurs et argent. Pourquoi donc écrire gratuitement pour les autres quand l’auteur peut le faire pour lui et directement poster sur son blog ce qu’il a à dire ? Pour une plus grande visibilité ?

Oui, mais être visible n’est pas synonyme d’esclavage. Vous êtes invité, alors soyez un invité élégant et bien élevé, n’abusez ni de l’hôte, ni de l’hôtesse qui vous invite ! Car enfin, la finalité de la visibilité n’est-elle pas d’accéder à une rémunération ? Or ces sites qui ne rétribuent pas les auteurs, ne le feront probablement jamais puisque dès le départ aucun budget n’a été prévu dans leur plan de développement. Un exemple :The Huffington post, blog d’informations créé en 2005 aux États-Unis, a été vendu à AOL pour 315 millions de dollars en 2011, Aucun des auteurs qui y avaient contribué gratuitement n’a profité de cette vente juteuse. Depuis, 9000 blogueurs sont en procès avec The Huffington Post et réclament une rémunération pour leur contribution.

A. Sorel, « Fait divers », La Caricature, n° 376, 12 mars 1887.
Source : Gallica – gallica.bnf.fr

Entre l’époque de Vallés et la mienne, des paramètres ont changé. Le pourcentage de gens diplômés a augmenté. Plus de gens savent lire et écrire et sont donc capables de composer des phrases. Mais écrire c’est un peu plus que faire des phrases, aussi bien faites soient-elles ! Il faut avoir quelque chose à dire. Il faut dire (révéler des connaissances, développer des idées, par exemple), pas seulement véhiculer des informations (même si c’est important), des adresses, des tuyaux, de bons plans, des histoires ou des recettes. Et, ce dire, fait la différence et peut et doit être rémunéré. Ce dire est rare. Sa rareté en fait sa préciosité et de fait lui donne une valeur inestimable. L’auteur qui prend conscience qu’il est en train de dire quelque chose et non pas juste de faire une phrase, n’est pas un auteur vaincu. Il pourra et devra imposer un veritable partage des bénéfices.

GOINGmobo, the magazine of the Mobile Bohemian

À suivre…

Premier volet d’un état des lieux et analyse de la situation et de la condition de l’auteur, de ses difficultés et de son devenir. Lire le Volet 2

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Références historiques et biographiques (Jules Vallès) : BOHEMIAN PARIS, Culture, Politics, and the Boundaries of Bourgeois Life, 1830-1930 de Jerrold Seigel – The Johns Hopkins University Press Baltimore and London.

Citations extraites de :

L’argent de Jules Vallès, Google books, Les réfractaires de Jules Vallès, Gallica BNF

Texte ©Chris Simon